Dictionerfs – Inédit – Collège Les Soldes

COLLÈGE LES SOLDES, Horde d’ouverture (Lieu pour faire des Commissions permanentes)

C’est la cohue au collège. La DHG est tombée. Comme chaque année, à la même période, c’est le début des soldes, l’heure des réductions, le temps du pillage saisonnier. Le tout est, néanmoins, strictement encadré par l’Inspection Académique.

C’est l’heure du Soldstice d’hiver pédagogique : les heures de cours raccourcissent et les rayons des classes s’éclaircissent.

Collège parmi tant d’autres, le collège «Les Saules», pour l’occasion, est rebaptisé Collège «Les Soldes».

8h, c’est l’horde d’ouverture !

Le drapeau de l’égalité des chances flotte sur les caddies. Le traffic relève plus des auto-tamponneuses que de la circulation douce : il y a déjà des traces de dérapage sur les horaires planchers. Heureusement, tout le monde a bouclé sa ceinture d’austérité.

La musique d’ascenseur est technoïde. Toujours la même vieille rengaine : «Tout le monde est Soldes». So old. Du vintage dans un établissement de plus de vingt ans d’âge.

À l’instar du collège unique, le décor est bien planté. Des panneaux multicolores désignant les rayons (Anglais, Histoire, Lettres, Sciences, Histoire des Arts ) sont suspendus au plafond. – 30%, – 50%, – 80%. La formule ‘À saisir’ saisit quand même ceux qui ont encore un peu d’estomac.

D’anciens élèves sont là, en compagnie de leurs parents. Éberlués, ils montrent du doigt ceux qui leur faisaient cours : «Regarde, c’est mon prof !». Les remises proposées les font alors sursauter : «À – 80 % ? Maman, c’est abusé : il était super.»

Les caddies se croisent. La Carte Scolaire Bleue chauffe. Une voix suave annonce de grosses remises sur le savoir pour les amoureux du temps de cerveau disponible. En plus le coca est offert. Light comme les horaires, ça va de soi.

Au rayon Lettres, on voit un professeur de français. Une étiquette indique qu’il est livré avec une bibliothèque complète. Histoire d’attendrir le client qui ne se résignerait pas à voir une bibliothèque qui brûle.  Les piles de copies sont même fournies !

Des agents d’entretien effacent consciencieusement un message polémique sur un mur. On devine encore l’inscription : «Le Privé sous Contrat met le Public sous Contrainte».

Au rayon Sciences, au milieu d’un kit à disséquer les grenouilles et de têtes de poissons morts surgelés : un enseignant. Immaculé, dans sa blouse blanche, il est replié sur lui-même, le poing sur la tête. Sur la poche de sa blouse on distingue une petite phrase ornée d’un drapeau européen : «Recommandé par le tourisme grec». Plusieurs clients s’attardent devant cette libre interprétation du Penseur de Rodin.

Un syndicaliste déboule au milieu des caddies. Il appelle tout le monde à se réunir au rayon ‘Singeries’ pour y révéler les dessous des Soldes du Service Public. Le service d’ordre l’intercepte et le reconduit à l’extérieur sur l’air ambiant : « Tout le monde est Soldes ».

Au rayon Langues, une enseignante d’anglais a choisi de mettre en scène son sort. Partagée, Divisée, En complément. Elle tient le crâne de Yorick, l’accessoire d’Hamlet dans la pièce de Shakespeare, et fait son cours sur le verbe être (enfin sur son infinitif, réduction horaire oblige) : «To be or not to be.» Derrière la posture, on devine aussi le port de l’angoisse, «To have or to have not».

Au rayon Histoire, des enseignants manifestent : Restauration ! Refondation ! Restructuration ! Reconstruction ! Un agent de sécurité vient leur demander de parler moins fort sous prétexte que cela effraie le client. « Révolution ! » s’exclame l’un d’eux. Aussitôt un observateur de la scène fait augmenter le volume de la musique d’ascenseur social : «Tout le monde est Soldes !»

Au rayon Histoire des Arts on trouve un vieux balcon vermoulu. Roméo et Juliette ressemblent à Barbie et Ken. Shakespeare parlait du Danemark, mais décidément il y a quelque chose de franchement pourri au royaume des Grandes Marques.

Près des caisses se trouvent des élus du Conseil d’Administration du Collège. On leur a confié la redoutable tâche d’aider les clients à ranger dans des sacs les heures et les postes perdus. Ils ont un tee-shirt sur lequel est écrit « Nous ne sommes pas des caisses enregistreuses ».

Derrière eux, on distingue une affiche. Il est écrit Les Années Collège.

On y voit un Collège tout neuf : ça a l’air beau.

Quand le code de l’Éducation s’efface devant le Code du Commerce (et son taux d’évitement), on parle de Service Public en Promotion : (presque) tout doit disparaître.

En dehors de ces inédits – et de cette fin du monde – Le Dictionerfs existe en livre et en librairies (partout en France ! ; à Grenoble : à La Librairie du Square, à La Dérive, à La Fnac)

Dictionerfs (du collège commun et des colères universelles de l’Éducation (dite) nationale, de la mixité sociale et scolaire, des élèves, des parents et des profs), éditions La Ville Brûle, septembre 2012

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